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Les premiers distillateurs d’extrait d’absinthe de Couvet

Les débuts de Pernod à Couvet

Brève histoire sur l’origine de l’extrait d’absinthe

Pierre Ordinaire - déserteur

Pernod à Couvet – chronologie des faits documentés 1797-1816

Henri Louis Pernod à Couvet – Les premières années

La société Pernod Fils & Boiteux
Jacques Kaeslin

Mère Henriod n’est pas Mademoiselle Henriod
Jacques Kaeslin

Qui était la Mère Henriod ?
Jacques Kaeslin

À propos des cuillères à absinthe
Marie-Claude Delahaye

L’Absinthe au Val-de-Travers – les origines et les inconnu(e)s

 

 

 

Qui était la Mère Henriod ?

Au cours de ces deux derniers siècles, les écrits abordant cette question ont été nombreux, sans pour autant foisonner. Les travaux de recherches sur les acteurs à l’origine de l’absinthe, boisson apéritive, sont en revanche plus rares qu’on l’imagine et reposent pour la plupart sur les récits des premiers auteurs ayant évoqué le sujet.

Le fait est surprenant, dans la mesure où, à n’en pas douter, l’absinthe a de tout temps suscité les haines et les passions, faisant d’elle une boisson « à part », une boisson différente. Sans doute que son omniprésence sur le marché tout au long du XIXè siècle y est pour quelque chose. Et pourtant, à une époque où le goût pour l’histoire, pour la connaissance du passé prenait un véritable essor, personne ne s’est investi dans la recherche de documents et informations à même d’attester de manière formelle comment et grâce à l’action de qui cette naissance a eu lieu.

S’appliquer à le faire aujourd’hui n’est pas chose aisée et, en l’état, vouloir apporter une réponse définitive à cette question serait présomptueux. Notre démarche consiste à prendre en compte ce que les documents d’archives nous apprennent, à tenter de les analyser pour en dégager les pistes possibles à même de nous aider à reconstituer les faits.

Alors, qui était donc cette fameuse Mère Henriod ?

Au stade actuel de nos recherches, il est prématuré d’asséner une autre vérité. Il est en revanche possible de prétendre, et ceci en nous appuyant sur des documents de l’époque, que la Mère Henriod ne peut être identique à Suzanne-Marguerite Henriod (1756-1843), épouse du lieutenant civil du Val-de-Travers Henri-François Henriod IV.

Nous avons relaté dans un autre article que cette dernière ne pouvait pas non plus correspondre à Mademoiselle Henriod, nous n’y revenons donc pas ici. En premier lieu, que mentionnait le major Dubied dans ses « livres de depance » ? Qu’il doit de l’argent à Henriette Henriod ou encore à Lenriod pour des pots d’extrait d’absinthe (1).

Pas trace dans ses livres d’une Suzanne ou d’une Marguerite Henriod d’une part, d’autre part, le major Daniel-Henri Dubied n’aurait en aucun cas fait référence à la femme de son partenaire d’affaires et confrère au sein du Conseil de commune en écrivant dédaigneusement « Lenriod ».

En 1807, Jean-Jacques Petitpierre-chez-Jean quitte Couvet pour aller s’installer à Yverdon, puis à Morat, ville où il ouvre sa propre distillerie d’absinthe. Il débute en utilisant l’alambic de la Mère Henriod de Couvet, appareil qu’il a reçu ou dérobé. Les raisons de ce brusque départ de son village natal sont obscures et inexpliquées (2).

Si l’on se donne la peine de chercher un peu, on apprendra notamment que Jean-Jacques Petitpierre-chez-Jean a déposé une requête écrite, appuyée par d’autres habitants du village devant l’assemblée de communauté du 18 novembre 1795, requête tendant à demander la mise sur pied d’une commission de vérification des comptes de la loterie organisée par la Communauté de Couvet en faveur de ses pauvres.

Or, les gérants de la caisse de cette loterie n’étaient autres que le lieutenant civil Henri-François Henriod IV et Daniel-Henri Dubied. Ils éprouvèrent quelque peine à présenter une comptabilité en bonne et due forme. La Communauté les invita à mettre celle-ci en ordre, sans remettre en cause leur mandat. Les administrateurs de la caisse de la loterie proposèrent un paiement immédiat en nature, offre qui ne fut pas prise en considération et un délai de deux mois leur fut imparti pour mettre bon ordre à cela (3).

Nous avons tout lieu de penser que cet « acte citoyen » de Jean-Jacques Petitpierre ne fut guère apprécié des deux administrateurs de la loterie, par ailleurs parents de l’initiateur, et qu’ils lui en tinrent rancune.

Cet épisode pourrait, à nos yeux, faire partie des raisons obscures et inexpliquées qui ont amené Jean-Jacques Petitpierre à quitter le village de Couvet, tout comme l’épisode que nous relatons ci-après doit participer des mêmes motivations.

Jean-Jacques Petitpierre a « ...odieusement calomnié le lieutenant Henriod, tant dans le pays de Vaud que le pays de Neuchâtel en l’accusant d’avoir attenté à la vie de son père mort il y a près de trente ans.. » (4).  De l’enquête ordonnée par le Conseil d’État de Neuchâtel, il ressort « ..qu’il n’y a rien qui puisse et doive porter atteinte à l’honneur du sieur lieutenant Henriod.. ».

Même en imaginant le lieutenant Henriod investi de toutes les vertus chrétiennes, on le voit mal condescendre à ce que son épouse soit en tractation pour son alambic et sa recette avec Jean-Jacques Petitpierre, son détracteur et calomniateur de longue date.

Dès lors, il nous faut chercher Mère Henriod derrière une ou d’autres personnes que Suzanne-Marguerite Henriod. L’éventail de « dames Henriod » vivant à Couvet à cette époque n’est pas particulièrement large, néanmoins plus d’une peuvent entrer en considération, que ce soit Marie-Louise Henriod ou Marguerite-Henriette Henriod. Nous y reviendrons à plus ample informé.

Couvet, le 30 octobre 2010

      © Jacques Kaeslin


1. Daniel-Henri Dubied, livres de dépenses, années 1799 et 1809, Archives de l’État de Neuchâtel
2. Pierre-André Delachaux, L’absinthe au Val-de-Travers, recherches sur ses origines, extrait de la Revue historique neuchâteloise I/1997 et Markus F. Rubli, La Fée verte à Morat, histoire de la distillerie Petitpierre, 1987, éditions Gassmann, Bienne.
3. Procès-verbal de l’assemblée extraordinaire de la Communauté de Couvet du 3 décembre 1795.
4. Feuille d’Avis de Neuchâtel et Manuels du Conseil d’État, septembre et octobre 1808.