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À PROPOS DES CUILLÈRES À ABSINTHE
Une question m’est communément posée : de quand
datent les cuillères à absinthe ? et par suite logique,
quand apparaît le rituel que l’on connaît ?
Une observation transversale dans quelques-uns de mes livres nous donne
des éléments de réponse.
L’eau, un complément indispensable
Même si certains la préfèrent pure, l’absinthe
a besoin de l’eau pour développer complètement
ses arômes et ses saveurs. Ceux-ci apparaissent graduellement,
au fur et à mesure de la dilution, d’où l’importance
d’aller lentement pour laisser le temps au breuvage d’exhaler
le parfum propre à chacune des plantes composantes. Une fois
exprimés, les différents arômes se conjuguent et
la résultante aboutit à la caractéristique de
la marque. Il est d’ailleurs à noter que plus la dilution
est importante, plus il est aisé de séparer et reconnaître
les parfums de chacune de plantes. Une absinthe trop tassée
est dominée par la saveur anisée qui masque les autres,
plus subtiles.
L’eau va également développer la couleur de l’absinthe.
Cette robe si belle qui va du jaune pâle, jaune vert, vert jaune,
vert amande, vert plus foncé et toutes leurs nuances intermédiaires
suivant la proportion des plantes entrant dans sa composition, n’existerait
pas sans l’eau. Même les absinthes blanches s’irisent
en d’innombrables variantes.
Ce passage quasi magique de liquide foncé mais translucide à un
autre clair mais opaque est dû au fait que l’eau et les
huiles essentielles des plantes ne se mélangent pas. Cela forme
une émulsion qui se traduit par ce que l’on appelle
le «louche».
L’eau doit être fraîche
L’absinthe est un apéritif qui se boit toujours frais à la
différence des quinquinas qui se boivent à température
ambiante.
Prendre une eau bien fraîche et
bien claire,
Avoir la main sûre et légère,
Et, goutte à goutte dans le verre
La faire tomber peu à peu ;
(Albert Morias Le Courrier Français, 1885. Réponse à Léo
Trézenick)
(Gil Blas, 1895. Paysage d’alcool de Gustave Geffroy.) « … de
temps en temps, une main saisit une carafe, fait filtrer l’eau
glacée goutte à goutte.
(C. H. Hirsch-Le Tigre et Coquelicot, 1905. P.
40) : « il battit les cartes et s’arrosa
le gosier d’absinthe glacée ».
De nombreux dessins montrent des morceaux de glace dans les carafes
et fin XIXe siècle, début XXe, quand les fontaines seront à la
mode, les fabricants parleront de « fontaines-glacières pour
l’absinthe »

Photo de l’Annuaire du Commerce de la Seine, 1911. Coll.
Delahaye
Avec quoi verser l’eau?
L’eau va être versée à l’aide de carafes
qui seront d’abord simples avant de porter les marques de nombreuses
maisons à partir des années 1880 où la publicité sous
toutes ses formes va prendre son essor. À la fin du XIXe siècle
apparaîtront des pots à eau spécialement conçus
pour l’absinthe. En grès vernissé, pour que l’eau
reste fraîche, ils présentent un bec en forme de tête
d’animal, le plus souvent, dont le petit trou de la gueule permet
de diriger un fin filet d’eau sur le sucre. Certains de ces pots
sont délibérément zoomorphes, comme ceux
en forme de chien de Delizy et Doisteau (Voir le tome 3 de
l’Absinthe-Dictionnaire des marques, Musée de l’Absinthe-Auvers-sur-Oise édition,
2007) ou en forme de coq comme celui de la Maison Hanhart (Voir
le tome 4 de l’Absinthe-Dictionnaire des marques, 2009).
Mis à part les pots, le premier petit objet ayant servi spécifiquement
pour l’absinthe est le Verse-eau dont j’ai
publié la publicité de 1847 dans L’Absinthe-Les
Cuillères, Musée de l’Absinthe-Auvers-sur-Oise, édition,
2000, page 275.

Publicité parue dans le Charivari du 19 octobre 1847. Coll.
Delahaye
Dehouve aîné, associé à Warrant, inventeur
du « Verse-eau » est répertorié dans
l’Annuaire du Commerce de la Seine de 1848. Il est installé au
10 rue de Rivoli en tant que limonadier. On le retrouve en 1865 au
8 de la rue de Las Cases d’où il continue à faire
de la publicité pour son invention.

Annuaire du commerce de Paris, 1848.

Annuaire du commerce de Paris, 1865.
Le verse-eau proposé par Dehouve, ancêtre des brouille-absinthe,
a donc fait son chemin tout doucement au fil des décennies.
Sous cet optique, il apparaît tout à fait vraisemblable
que le brouille-absinthe ait précédé les cuillères.
Il est d’ailleurs nettement représenté sur quelques
dessins de presse en 1873 (Cham), 1876 (Mars,
p.301),1881 (Sahib, p.384), alors que la cuillère
forme pelle ne l’est pas encore.
Dessin de Mars, Coll. Delahaye |

Dessin de Cham, 1873. Coll. Delahaye
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Dessin de Sahib, Coll. Delahaye
Note :
Dehouve aîné, limonadier, basé au 10 de la rue
de Rivoli en 1847, ne doit pas être confondu avec Dehouve aîné,
restaurateur installé au 74 avenue de la Grande Armée
vers 1890 dans un immeuble construit après 1876, d’après
les archives de la Semaine des Constructeurs (1876-1885)].
Comment verser l’eau ?
Sans l’utilisation de verse-eau ou de cuillères, l’eau était
versée suivant diverses techniques.
En 1878, Lucien Rigaud dans son « Dictionnaire
d’Argot moderne, éd. Paul Ollendorf, Paris »,
propose différentes définitions suivantes les variantes
du geste.
Battre l’absinthe : c’est laisser l’eau tomber
de haut, doucement, avec conviction, tantôt au milieu, tantôt près
des bords du verre.
Frapper son absinthe, Troubler son absinthe ou
encore Étonner son absinthe : laisser tomber l’eau
goutte à goutte.
Laissons le dernier mot au poète Pelloquet qui avait l’habitude
de Faire l’absinthe en parlant ! (c’est à dire
postillonner !)
[ Voir le Dictionnaire du parfait absinthier dans mon livre L’Absinthe,
Art et Histoire, éd. Trame Way, 1990 où sont proposées
105 définitions autour de l’absinthe].
Par ailleurs, j’ai publié dans ce même livre (page
46) les deux manières de mouiller l’absinthe d’après
le Dictionnaire universel de cuisine de 1894.

Photo réalisée à partir de la page de L’Absinthe,
Art et Histoire, 1990.
On remarquera que la deuxième façon de faire était,
semble-t-il, réservée à la Russie, rejoignant
ainsi certains rites de consommation d’autres alcools.
Et le sucre ?
Le sucre est un exhausteur de goût, il enrichit les saveurs sans
les affadir. Le sucre est soluble dans l’eau et très peu
soluble dans l’alcool, c’est la raison pour laquelle on
doit toujours verser l’eau sur le sucre et non l’absinthe
comme le pensent souvent les personnes non averties qui viennent au
musée.
C’est difficile d’affirmer si l’absinthe était
bue sucrée dès ses tous débuts. Néanmoins,
dès la première moitié du XIXe siècle,
les boissons sucrées étaient légions, il n’est
qu’à se référer aux milliers d’étiquettes
d’apéritifs, liqueurs et sirops que possèdent les
collectionneurs du genre montrant par là l’importance
d’une telle consommation. On se reportera, pour plus d’informations à ce
sujet, à l’excellent livre de Gilbert Fabiani « Élixirs & boissons
retrouvés, éd. Équinoxe, 1999 » qui
donne les recettes de 1252 apéritifs maison et liqueurs familiales. Sachant
que tout repas se terminait par un verre de liqueur (qui contient 20%
de sucre), que la consommation des sirops était beaucoup plus
importante qu’aujourd’hui (un sirop contient 50% de sucre)
et que l’eau était très souvent sucrée.
(sur chaque table de chevet, un service contenant de l’eau sucrée était
prêt pour la nuit), on a du mal à imaginer quitter un
apéritif doux comme le quinquina pour une absinthe beaucoup
plus forte en alcool et aux saveurs beaucoup plus âpres sans
la sucrer.
Au début du XIXe siècle, le sucre se présentait
sous forme de pain que l’on coupait avec des ciseaux spéciaux.
Dans les ménages, il était consommé en poudre
que l’on conservait dans des « sucrières ».
C’est en 1843 que Jakob-Christopher Rad, originaire de Bohème,
met au point le principe du sucre en morceaux qui seront conservés
dans des « pots à sucre » encore appelés « sucriers ».
Il va de soi, que le rituel de la cuillère, conçue pour
supporter un morceau de sucre ne peut être antérieur à 1850.
Avant l’apparition des cuillères spécifiques,
l’absinthe était cependant bue adoucie, le plus souvent
avec du sirop de gomme. [On appelait sirop de gomme, un sirop de sucre
additionné de gomme arabique ou de gomme du Sénégal
dans la proportion minimum de 20 g/litre]. Le sirop d’orgeat était également
apprécié.
- Garçon, une groseille, un soda, une absinthe, vivement !
-Voilà, Monsieur, voilà !
-Pas trop de gomme garçon !
(Journal, La Vie Parisienne, 1870).
Quant à l’amalgame tentant et facile entre apparition
de l’absinthe sucrée et consommation féminine il
ne serait qu’une vue de l’esprit car d’après
Henri Balesta en 1860, les femmes ne sont pas en reste
pour apprécier l’absinthe. « Au Quartier
Latin, ces dames boivent de tout, de peur de ne boire de rien. Mais
traversez les ponts et vous verrez autour des tables échelonnées
sur l’asphalte du Boulevard autant d’absintheuses
que d’absintheurs et je vous garantis que les
absintheuses sont au moins à la hauteur des absintheurs ».
(Absinthe et absintheurs , éd Marpon)
Et la cuillère ?
Dans le Journal L’Éclipse de 1873, on
peut lire : « Le verre d’eau sucré de
la tribune est remplacé par de l’absinthe ».
Que ce soit pour l’eau sucrée ou pour mélanger
le sirop à l’eau ou à l’absinthe, on avait
nécessairement besoin d’une cuillère. Ces cuillères
pourvues d’un long manche étaient des cuillers à soda ou à mazagran suivant
leur usage.
Ces cuillères à soda ont eu deux fonctions : celle
de mélanger comme il est dit plus haut, le sirop de gomme à l’absinthe ou
celle de faire fondre du sucre dans la cuillère avant de le
verser dans le verre d’absinthe ainsi que l’expliquent Les
Inventions Nouvelles de 1894 (Voir ma revue L’Absinthe,
n°5, 1993, p.2) : «Les amateurs d’absinthe
au sucre ont en général coutume de faire fondre
le morceau de sucre destiné à tempérer
le goût de leur apéritif le plus souvent sur une
simple cuillère à café et d’autres
fois sur des cuillères percées spéciales plates
et percées de trous ». C’est la raison
pour laquelle, le catalogue Manufrance de 1900 montre les deux types
de cuillères qu’il présente en tant que cuillères
pour l’absinthe mais avec des appellations différentes.

Dès lors, on comprend mieux au vu de ces explications pourquoi
le catalogue Gombault parle de « cuiller à absinthe
repercée ». De même le catalogue Boulenger
qui distingue les « cuillères à absinthe » et
les « cuillères à absinthe, forme
pelle, repercées », ces dernières étant
les cuillères classiques, objets de collection.
D’autres catalogues, comme Ercuis, parlent de pelle à absinthe
repercée, Armand Frénay de cuillère à absinthe
plate, Denis Gérard de pelle à absinthe.
Quant aux grilles, que primitivement en 1983 j’avais
appelé des rondes, (1ère classification
des cuillères dans L’Absinthe, histoire de la Fée
verte, éd. Berger-Levrault), faute d’informations, les
catalogues trouvés depuis donnent tous sans ambiguïté le
terme de grilles.
Une fois admis le fait que l’on pouvait utiliser indifféremment
une cuiller à soda ou à café dans laquelle on
faisait fondre le sucre ou une cuillère plate spécifique,
on regarde autrement les dessins de presse qui nous apportent une confirmation.
Dans « L’Absinthe, ses dessinateurs de presse,
Musée de l’Absinthe-Auvers-sur-Oise, éd., 2004 » où je
propose 374 dessins, on peut voir indifféremment chez un même
dessinateur, une cuiller à soda sur un dessin et une pelle à absinthe
sur un autre. (Voir Abeillé, p.18 et 19).
Les dessins montrant une cuiller à soda s’étagent
de 1872 avec Sahib (p.385) à 1910 avec
Delannoy (p.111 ), tandis que ceux montrant des cuillères à absinthe spécifiques
vont de 1888 avec Legrand (p.277) à 1911avec
Motet (p.324). Ceci pour les dessins de presse publiés car les
cuillères forme pelle seront utilisées jusqu’à la
prohibition et même au-delà avec les anisés qui
suivront.
Et les premières cuillères à absinthe?
On est bien obligés de tenir compte du récit d’Alphonse
Allais « Absinthes » où il donne
une description précise du sucre se dissolvant sur la « grille ».
[L’Absinthe, muse des Poètes. Musée de l’Absinthe.
Auvers-sur-Oise édition, 2000, p.160].
Pour que ce genre d’instrument soit présent dans un café,
où la scène se passe, en 1885, c’est
qu’il a été manufacturé depuis déjà quelque
temps. De même, quand Louis Legrand dessine sa « goutte
militaire » en 1888, c’est que la
cuillère est déjà bien entrée dans les
mœurs. À une époque où la communication
n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, il
faut un certain temps, voire quelques années, pour qu’une
mode se répande, s’impose et devienne un rituel connu
de tous.
Photo 10

Dessin de Louis Legrand, 1888. Coll. Delahaye
Pour que des fabricants aient eu l’idée en 1889,
de faire une cuillère à absinthe en forme de Tour Eiffel
qui, on le savait depuis quatre ans, serait le clou de l’Exposition
Universelle, il fallait que cette façon de procéder pour
consommer l’absinthe soit déjà bien connue. Le
merchandising ne datant pas d’aujourd’hui, une multitude
d’objets de la vie courante prirent une forme de Tour Eiffel :
plumes d’écriture, bouteilles à liqueur, bougeoirs
en opaline, stylos à image mobile, et cuillères à absinthe…
Les orfèvres FZ, WJB ou encore H.
Fouquet rue de Montreuil à Paris, n’oublient
pas d’estampiller leur production sachant l’impact que
cela aura. Quant au négociant Guillemaud, il rebondira en faisant
graver sa publicité sur le manche d’un certain nombre
de cuillères mais n’est en rien dans la fabrication de
ces dernières. Il ne faut pas confondre une marque de fabrique
et une publicité.
L’Exposition qui durera du 15 mai au 31 octobre 1889, attirera
trente trois millions de visiteurs. Il y a de fortes probabilités
pour qu’un certain nombre d’entre eux reparte avec un souvenir :
cartes postales, affiches ou petit objet. L’Exposition Universelle
de 1889 aura été sans nul doute un tremplin pour la propagation
de la mode de la cuillère à absinthe. A partir de là,
elle entre vraiment dans les mœurs et sa représentation
dans les dessins de presse ou même les tableaux, est de plus
en plus présente au fil des années.
En conclusion et à mon avis, les cuillères à absinthe,
façon pelle ont probablement fait une apparition timide vers 1880 alors
que l’absinthe est en expansion. Un inventif,
un jour, a trouvé que faire fondre du sucre dans une cuillère à café puis
le verser dans son verre n’était pas très pratique
et a eu l’idée d’y percer des trous.
D’abord confidentielle, l’idée s’est répandue
peu à peu jusqu’à devenir une façon de procédé effective.
(Premiers témoignages : Alphonse Allais,1885 ; dessin
de Louis Legrand, 1888). Puis la mode s’est répandue à partir
de l’Exposition Universelle de 1889, année de très
forte consommation d’absinthe.
Une information nouvelle pour la fin :
Le catalogue de 1911 de la « Manufacture d’ustensiles
de ménage de la Maison Valentin et Bonjour, Succrs, 1 rue Saint-André à Lyon »,
parle de cuillères ou spatules à absinthe ! © Marie-Claude
Delahaye

Extrait de la Manufacture d’ustensiles de ménage,
1911. Coll. Delahaye
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